Une année ce fut le Noël " bicyclettes "
Au retour de la sacro sainte messe de minuit, nous trouvâmes au pied de l'arbre, deux splendides vélos.
Un blanc de taille moyenne pour mon frère, un plus petit vert sapin, muni de deux grosses roulettes sur la roue arrière pour moi.
Quelle chance pour tous les deux !...et quel supplice en même temps !
Une heure du matin, nous étions parfaitement en éveil avec l'envie terrible d'enfourcher nos bicyclettes dans le salon !
... ce qui fut fait, non sans avoir scruté du regard le faciès des parents, une entorse au règlement était sans doute possible? c'était Noël !
Mon frère qui maîtrisait parfaitement son sujet , s'engouffra dans le couloir en faisant tinter sa sonnette et grincer ses freins au ras du mur.
Quant à moi , qui avais tout à apprendre de la conduite sur roues, je réussis à atteindre la selle, m'assis un moment, me contentant de pédaler à l'envers, passablement penchée du côté de la roulette gauche, en faisant retentir ma sonnette.
Je fus satisfaite cinq bonnes minutes, mais peu à peu je me sentis pousser des ailes.
Un souffle me propulsa vers l'avant dans un puissant coup de pédale, suivi d'un autre... probablement les anges de nos campagnes qui m'accompagnaient depuis un peu plus d'une heure !
Je fus lancée à travers le salon, toujours inclinée sur ma roulette gauche, qui au passage accrocha le pied de la table du salon et l'entraina, fit basculer la crèche, décapita Marie, envoya le petit Jésus sous le radiateur, qui lui au moins n'avait pas mauvaise haleine, pendant que Joseph jouait à la pétanque avec les boules du sapin quelque peu explosées sur le plancher.
Maman fut alertée par les éclats de rires de mon frère et me gronda gentiment, disant que je me livrerais à mes essais dehors le lendemain ...il ferait jour !
C'est ce que je fis, dès que le petit déjeuner fut avalé !
En contrebas de la maison, un chemin empierré rectiligne semblait tout indiqué, et je me lançai dans de nombreux allers retours, penchée tantôt à gauche, tantôt à droite sur les roulettes qui commençaient sérieusement à me broyer les ailes et les oreilles, d'autant que les anges m'avaient laissée tomber avec le bruit de ferraille que je leur infligeais.
Je fis des pieds et des mains auprès de mon père pour qu'il m'enlève les roulettes et dès lors je connus mes premières sensations de liberté !
Après pas mal de ratées au démarrage, de descentes de selle périlleuses, de chevauchements douloureux de la barre du cadre, je parvins à prendre mon envol !
" Regarde loin devant et pédale criait mon père ! "
Ce que je fis euphorique jusqu'au bout du chemin, malgré quelques méandres, mais le portail de l'usine se rapprochait si vite !... je réalisai soudain que j'allais devoir faire demi-tour.
Une voix me souffla : " Vas- y !...pédale !...tu sais faire du vélo maintenant...tu arriveras bien à tourner !"
...alors, au bout de mon élan je me mis à tirer brusquement le guidon sur la gauche, pensant que j'allais me retourner instantanément,...au pire l'ange me donnerait bien un coup de main !
Un dérapage foudroyant sur les graviers me projeta par dessus le guidon, volatilisée dans un épais nuage de poussière, des gravillons incrustés dans les paumes de mes mains et mes genoux éraflés, le portail métallique résonnant comme la vibration d'un son de cloche !..
...le glas ?... non !... pas encore !?
...mais ma liberté s'était belle et bien viandée !
Un état des lieux, un brossage rapide, un regard sur la famille plantée en haut sur la terrasse ...et là !... le summum !
...tout le monde se bidonne !
Non seulement j'étais écorchée vive mais ils se payaient ma tête du haut de leur perchoir !... si j'avais tenu l'ange à cet instant je donnais pas cher de ses plumes !
Suprême vexation !...moi qui commençais tout juste à ressentir les prémices d'une immense jouissance...l'évasion, la caresse du vent frais sur mon visage...j'allais à tout jamais associer la liberté à la couleur du mercurochrome et au revers humiliant de la médaille !
Je rangeai le superbe vélo vert poussière à la cave, passai par le lavoir pour nettoyer mes bobos avant de remonter vers l'infirmerie maison... non sans me heurter aux quolibets du frangin !
Il pouvait rire ... demain j'allais recommencer !...mais désormais j'allais me débrouiller toute seule et Saint Glinglin irait se rhabiller !

