Devenue une pro du pédalage, j’avais atteint le niveau 2, qui avait fait de moi l’heureuse héritière du vélo blanc à mon frère .
Comble de la récompense, au lieu de me rendre à l’école à pied en remorquant tous les minos du quartier, j’allais pouvoir prendre mon indépendance, mon cartable coincé sur le porte bagage par un puissant tendeur, les cheveux au vent , le sourire aux lèvres.
Je pris tout d’abord le sentier qui longeait la voie ferrée et les jardins tout près du Rhône pour éviter la circulation, mais comme ça commençait à devenir rengaine, j’ai modifié peu à peu mes itinéraires, faisant un détour par chez les copines, par la place de l’église, devant chez le boulanger, …pour fréquenter finalement la nationale 86...non mais !
Problème à la récré : lorsque je voulais manger mes deux chocos BN, je ne retrouvais dans le cartable que deux sachets aplatis remplis de brisures colmatées à la fraise …le tendeur prenait un peu trop soin du cartable !
Alors j’eus une idée : le goûter serait dans un sac à part que je mettrais au guidon !
Mon choix s’orienta aussitôt vers un joli petit panier provençal en osier avec une cretonne bleue et jaune, cadeau de ma tante Suzanne, avec lequel j’allais faire baver toutes les copines.
La anse un peu haute et rigide s’emboîterait pile poil sur le guidon, et les chocos … nickel !… bien protégés !
Ce jour là à la récré, les chocos prirent une saveur extraordinaire, d’autant qu’ils mettaient en valeur le panier provençal !… ou vice et versa !
Lorsque la fin de la classe sonna, je repris cartable, vélo et panier pour m’en retourner au logis.
Légère et court vêtue, poussant ma chansonnette, je pédalais à vive allure quand le petit provençal se mit à chahuter.
Vide, il glissa à l’intérieur du guidon et plongea dans les rayons.
… ! ! !… ! ! !… ! ! !… ! ! !… ! ! !
Veuillez m’excuser de l’interruption momentanée de l’image … pas du son .
Je me relevai, abasourdie, le guidon parallèle à la roue, le panier en huit, le phare démantibulé, le nez et la joue écorchés, le genou tuméfié, des gens attroupés autour de moi, … et l’autobus arrêté juste derrière, en plein virage.
Une brave dame m’emmena chez elle pour nettoyer mes bobos, un papi me remit le guidon dans l’axe, je ramassai le cœur gros mon provençal brisé et me voilà repartie le moral à zéro, au son du phare qui brinqueballait, ampoule brisée sans son verre, et du garde boue tordu qui frottait la roue.
Chemin faisant, je rencontrai la voisine et j’eus beau baisser la tête en esquissant un piètre sourire, elle aperçut mon nez rouge, ma grise mine, et mon phare pantelant :
" Qu’est ce qui t’arrive Santoline ? "
Continuant mon chemin fébrilement, je la rassurai :
" Oôôh !!… rien ! "
Lorsque j’arrivai à la maison, maman se mit dans tous ses états, examinant les stigmates de ma chute.
... mon père disant qu’il allait me ramener sur les lieux du crime pour récupérer le verre du phare qui avait dû gicler dans les parages.
Alors, pour faire passer le garde boue, le phare, le panier provençal disloqués, j’insistai lourdement sur l’autocar qui aurait pu me rouler dessus … je l’avais échappé belle !!
Alors maman entra en transe, vira au rouge submergée par l'émotion, et levant son index au dessus de ma tête :
" Non mais, tu te rends compte ?? !!… Ce matin, je suis allée au marché et je t’ai acheté une paire de chaussures !!…
........mais qu’est ce que j’aurais fait des chaussures si tu t’étais fait écraser ?? !!!… "
Je sais pas pourquoi … mais ces chaussures … j’ai jamais pu les encadrer !!!
… d’ailleurs elles me donnaient toujours des ampoules !!… peut être en souvenir du phare ??? …

