Ils sont partis randonner dans le massif du Vélébit.
Un peu décontenancée, dans ce pays où tout m’est étranger, je m’installe sur le balcon fleuri.
L’horizon s’étend indéfiniment sur cette langue aride, dans une enfilade de dunes pierreuses, aux courbes aplanies poivrées de taillis rabougris … jusqu’à Paz .
Par endroits des taches vertes, oliviers ou figuiers, accrochent le regard, au milieu de ces étendues de roches spongieuses, blanchies par le soleil.
Mirage flottant sur cette mer inerte aux dégradés de bleu, de vert et d’or…je m’envole.
Au travers des branches d’un pin déchiré par la " burra ", vent violent qui descend du Vélébit, on aperçoit en face, le village de Vinjerac, esseulé: maisons blanches et fières, aux toits rouges, agrippées au coteau ou tout au bord de l’eau .
Une telle quiétude s’en dégage que me prend l’envie irrésistible de m’y rendre et de m’y fondre.
Je revois cette barque blanche, soigneusement repeinte, ornée sur ses flancs de deux bandes marines.
Un instant, je l’enjambe, … je saisis les rames, … je traverse la baie, accompagnée du seul clapotis des vaguelettes d’eau cristalline, contre la barque ...
Un timide concert de cigales s’élève des bosquets de pins, et me ramène entre les maisons blanches voisines.
Des martinets surgissent en sifflant, des voix s’élèvent, fenêtres ouvertes.
Des dialogues aux accents mêlés indéfinissables Italiens, Slaves, en tous cas pour moi, méconnus : le Croate …imprégné d’un parfum de figues trop mûres.
Un ronflement soudain dans les airs, un hélicoptère de surveillance déchire la quiétude,…puis un autre, transportant des matériaux de construction . S’installent ensuite, les va et vient des scooters et des bateaux à moteur, une cacophonie s’abat sur ce décor de rêve .
Nous sommes au pied du parc de Paklenica . Un dernier regard sur la pointe de Pisak à Seline, Razanac, juste au dessus de la tour de Starigrad, et je m’isole dans l’appartement lumineux du deuxième étage de la maison de nos hôtes.
Marco et son épouse, si accueillants, nous ont abandonné leur espace, s’effaçant pour ne pas nous gêner.
Cruel obstacle que la langue ! Ils parlent un peu Allemand, ne comprennent pas l’Anglais, nous parlons Anglais et comprenons difficilement l’Allemand.
S’en suit un mixage de langues, de regards, de gestes d’impuissance, de mimiques de regret, …alors ils donnent leur sourire, leur soupe, leurs tomates, leurs figues, et leur temps.
Marco nous conduit dans la montagne et nous fait partager les nombreuses séquelles d’une guerre encore présente dans leurs murs mitraillés, leurs usines détruites, leurs maisons amputées, leurs stèles, leurs panneaux indiquant la présence de mines.
Il nous raconte son exil en Allemagne, au début du conflit.
Enseignant en histoire Géographie dans un collège, il a quitté la Croatie avec son épouse et ses trois enfants, il est devenu tailleur de pierres pour la survie de sa famille.
Lorsqu’il est rentré au pays à la fin de la guerre, il a retrouvé une maison en ruine et une famille complètement disloquée.
Courageusement, il a reconstruit lui même sa maison, encore plus belle, encore plus haute.
Il a repris le chemin du collège, attristé par tous ces élèves, … dont il avait connu le père.
Et Marco ponctue son dialogue par de poignants " catastrôphe ! "
Au retour Marco nous conduit devant l’amorce d’une maison, un rez de chaussée bardé d’échafaudages.
Dans un déploiement de gestes démesurés et quelques mots d’ Allemand, il nous fait comprendre qu’il construit ici avec son fils des appartements pour les touristes … pour l’argent … pour l’avenir.
Une grande fierté illumine son visage, il disparaît au coin du mur pour réapparaître, l’instant d’après …des figues plein les mains qu’il nous offre … rayonnant !

