Lorsque je suis sortie du ventre de ma mère, du côté de la Seine Saint Denis, mon esprit et mon âme ont déjà dû faire de la résistance en s'agrippant à l'intérieur de ses entrailles , attendant un climat plus riant pour naître pleinement.
C'est ainsi que j'ai vu le jour... selon mes premières volontés, largement deux ans plus tard, ce qui peut expliquer un certain manque de maturité chronique, que je me suis évertué à cultiver,… aujourd'hui encore !
Pour satisfaire les obligations professionnelles du chef de tribu, la famille s’installa alors, dans la mi-vallée du Rhône.
Le pays de cocagne !... quelques logements de fonctions dissimulés parmi des bâtiments industriels, la métallurgie au centre, de chaque côté les installations de l'EDF et les énormes transformateurs , devant la voie ferrée Nîmes- Lyon , et dans le fond, le Rhône et ses berges mouvantes au gré de ses caprices.
C'est dans un enchevêtrement de ferrailles, de rails, des crissements des roues de train, des vrombissements enfumés des locomotives, de pont roulant et de wagons rouillés, que j'ai appris à m'amuser, rire et rêver.
Dix années se sont écoulées entre ces murs d’usine, rythmées par nos allées et venues à l’école, les vacances, la sortie de l’usine, le passage des trains, et les parties de " camp sauvé ", variante du cache-cache, contre le mur des deux majestueux escaliers qui se rejoignaient en un superbe perron devant l’entrée des bureaux.
La cour de l’usine… un paradis pour la dizaine de garnements éparpillés sous les platanes, sur les murets, dans les escaliers, sur et sous les ponts des voies de garage où stationnaient des wagons,... et l’été sous l’arbousier, mâchurés jusqu’aux oreilles, incubant une épidémie de diarrhées rouges.
Je me souviens de l’air courroucé du directeur de l’usine, Monsieur V. accueillant ses clients sur le perron, par un " allez jouer plus loin les enfants ! " non convainquant, et très peu convaincu.
Ils abordaient prudemment les premières marches, enjambant planches, boites de conserves remplies de terre et d’eau, ficelles, cailloux, amas d’herbes, morceaux de bois, arbouses écrasées à la mode confiture.
Après avoir slalomé, les cols blancs s’empêtraient dans les vieux rideaux, voiles des épicières qui devenaient princesses l’instant d’après, et le sourire crispé, un peu défaits dans leur costume, ils parvenaient enfin au seuil de la négociation .
Je n’oublie pas Mademoiselle H. la magasinière, vieille jeune fille qui usait sa patience à faire en sorte de contrôler, sans se faire déborder, cette bande de lilliputiens.
Elle distribuait une ficelle, un carton, un bout de papier, prêtait des ciseaux, du papier collant, aidant à faire un nœud, prêtant un bout de craie, …et pour finir, vociférait en chassant tous ces étourneaux, lorsque l’invasion devenait imminente.
Elle a dû faire face à l’imagination débordante du chef de bande, mon frère aîné, le plus grand du lot, en âge et en malice : boites de lézards morts cachés dans ses tiroirs, cadavres de couleuvres, suffocation par la fumée de son poêle dont la cheminée était obstruée par une boite de conserves, descente en catastrophe de son vélo noir, en raison d’un fil tendu en travers du portail, trauma crânien,… et là j’exagère !... dû à un gadiboche, ( petit fils de gadin : caillou méridional) selon sa propre expression, tombé dans son chignon.
Avec du recul je pense que son travail n’était pas apprécié à sa juste valeur. Elle aurait dû cumuler deux salaires, un de magasinière et un d’éducatrice de quartier, sans parler de la prime pour risques mineurs, étant donné l’âge des clients.
Un élément important de notre domaine , le passage à niveau:
Une barrière manuelle activée par madame F. ou son époux, servait de frontière entre la " méta " et le reste du monde.
Notre douanier à nous c’était Madame F. Elle avait l’œil sur tout, et connaissait toutes les allées et venues du quartier, peinant à outrance en tournant la manivelle, elle en profitait pour repérer au passage quelques figures et glaner quelques ragots .
Ma mère, qui fût la première du quartier à obtenir son permis de conduire, eût le privilège de se rendre au marché en voiture, et son droit de passage à la barrière s’échangeait contre le récit des nouvelles de toute la famille et la liste de commissions de Madame F ,… la rançon du progrès !
Nous passions des heures sur le lourd portillon, du passage à niveau, le loquet très robuste claquait fort devant la pancarte émaillée :
" Attention, Danger ! un train peut en cacher un autre ! " je me faisais tout un film du dessin noir et blanc...un personnage renversé par une locomotive monstrueuse,... moi j'y voyais du sang !... mais ne descendais pas du portillon .
Mais au fait, quel danger ?...nous le train, on ne le voyait plus, on l’entendait à peine, il était là,.. et alors ? il faisait partie du décor !
Nous ouvrions et refermions le portillon au passage des piétons ou des cyclistes qui nous lançaient : "merci les enfants ! " ...ce qui permettait à mon frère à la sortie de l’usine, de vérifier et comptabiliser l’efficacité des clous qu’ils avaient semés en amont, son copain et lui.
...à suivre.....

