Moi aussi j’ai connu un monsieur Seguin, il vivait aussi en Provence, dans une petite maison de pierres…mais lui n’avait pas de chèvre, juste un minable petit roquet qui faisait office de sonnette, et une femme Marinette.
Monsieur Seguin était un homme droit, travailleur et discret contrairement à ses voisins joueurs de boules.
Il économisait ses mots, ses sourires, ses relations, mais pas son énergie.
Il passait du temps pour tout et sur tout, se livrant une véritable bataille à chaque entreprise.
Jours après années il fit de sa vieille maison de pierres, un véritable écrin : toit entièrement refait, tomettes sur tous les sols, isolation thermique, murs tapissés ou recrépis à la provençale.
Il fit même ses meubles sur mesure, calculant de façon méthodique ce qui pourrait s’adapter au mieux, à ce coin de couloir ou dans cette chambre, achetant et changeant à maintes reprises les colorants, les vernis pour être presque certain que c’était les bons .
Monsieur Seguin, très méticuleux et perfectionniste à l’extrême, ne supportant pas la moindre panne, ni la moindre défaillance matérielle, sacrifiait tout son temps
aux réparations.
Il bichonnait sa vieille traction des week ends entiers, cherchant à résoudre un bruit de tôles, un grincement dans les amortisseurs, un craquement dans la boite à vitesse, un claquement dans les cardans, une porte coincée.
Il refusait de l’emmener au garage, invoquant l’incompétence et l’escroquerie couramment pratiquées dans tous les garages de France et de Navarre ... ce en quoi il n'avait pas tort !
Lorsque Marinette sa femme avait un problème avec sa machine à coudre,… sans un mot, il arrivait avec sa boite à outils, démontant pièce à pièce, le moteur, la courroie, perçant, vissant, transformant la machine en un véritable tracteur qui ne rentrait plus dans sa boite, mais qui fonctionnait mieux qu’avant !
Marinette, très contente d’avoir un mari bricoleur se demandait bien ce qu’elle allait pouvoir faire de la boite …et où elle allait pouvoir caser cette singulière machine à coudre ? !…mais bon ... elle allait à nouveau pouvoir coudre !…au diable l’esthétique !
La satisfaction du travail bien fait, propulsait aussitôt Monsieur Seguin, le cœur léger…vers un autre chantier !
Le four de la cuisinière tombait en panne ?…dans l’heure qui suivait le four était complètement désossé sur la table de la cuisine, les outils jonchant le sol,
les fusibles au garde à vous, le disjoncteur en action.
Marinette se faisait toute petite dans ces cas là, évitant de gêner l’artiste en pleine composition, frôlant les murs, s’isolant devant la télé … ou excédée, fuyant vers l’extérieur.
Le lit grinçait, Monsieur Seguin allait sur le champ acheter de solides planches et un sac de gros boulons…et le soir même, lui et sa Marinette s’endormaient dans leur lit de plomb… qui ne grinçait plus !
Puis un jour, Monsieur Seguin, comme tous les hommes de son temps se mit à l’informatique .
Cette pauvre Marinette y perdit son latin !
Non seulement elle vivait avec un mécano, menuisier, maçon, peintre, plombier, électricien mais elle allait devoir encore faire de la place à un informaticien !
Des prises, des fils, des branchements, deux ordinateurs, des écrans, des disquettes, des clés USB, des installations de logiciels, une free box, un blog ...
La concurrence pour elle, fut de plus en plus dure !
Monsieur Seguin se transformait jour après jour, en homme invisible… qui valait trois milliards .
Sa Marinette ne savait plus où se mettre, face à un tel déploiement d’activité, elle avait de plus en plus cette impression d’impuissance, qui la reléguait à son poste d’agent de la circulation et la conduisait inévitablement vers ses desserts à la vanille, ses cacahuètes salées, ses géraniums, ses boutures de lauriers, ses pétunias , ses herbes aromatiques, havres de paix et de réconfort dans ce monde cruel .
" Monsieur Seguin, je veux aller au cinéma ! " lui disait elle, …mais il n’entendait pas, replâtrant une partie de son mur abîmé…
" Monsieur Seguin, je voudrais aller voir si les succhis sont meilleurs au chinois mais trop occupé, une bonne salade du jardin et un bout de comté ferait l’affaire en moins de temps !
" Monsieur Seguin, je voudrais aller danser, rigoler, m’amuser, il la regardait se demandant qu’est-ce qui pouvait bien lui passer par la tête ?!…
Alors , la Marinette qui n’en pouvait plus devant tant d’incompréhension, un beau matin prit son vélo, quitta sans sourciller sa petite maison en pierres, pédala à tout rompre, en direction du Sud… loin des tourne vis, clés de huit, boulons, fers à souder, hurlements de perceuses, sacs de plâtre, pots de peinture, disques durs, logiciels …sans penser le moins du monde à son Monsieur Seguin … son homme qui, à cet instant, ne valait plus trois milliards.
….elle pédale encore et retrouve avec délice les senteurs de lavandes et de thym,…et tant pis si elle rencontre le loup !…pourvu qu’il n’ait pas de caisse à
outils !

